Chapitre 42 : Fleurs de prunier rouge

 

 

 

Xiao Chiye organisa leur dîner privé avant la date du Festin des Fonctionnaires. Lorsque Chen Yang apporta l’invitation, Ge Qingqing était la seule personne présente pour l’accueillir.

- Lanzhou n’a pas eu une seconde de répit, j’espère donc que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que je l’accepte en son nom.

Ge Qingqing servit du thé et échangea quelques plaisanteries avec Chen Yang avant d’hasarder :

- Avec toute la gloire et l’honneur décernés à l’Armée Impériale, ces temps-ci, j’imagine que le Général Adjoint Chen est très occupé, lui aussi ?

- Chaque jour, notre commandant suprême est assailli par la paperasse. Il va de soi que les hommes qui le servent et le suivent sont occupés, dit Chen Yang en sirotant son thé. Mais il semblerait que les récentes mésaventures de Ge-xiong se soient transformées en bénédiction, avec votre promotion au rang de juge. Un avenir radieux s’offre à vous – quelle gloire.

Récemment, des conflits avaient éclaté entre la Police Militaire et l’Armée Impériale, résultant en une bouillonnante discorde. Le simple fait de se croiser leur répugnait. Néanmoins, les deux hommes jouèrent le jeu de la cordialité. Après sa seconde tasse de thé, Chen Yang se leva enfin pour prendre congé. A la seconde où Ge Qingqing l’eut raccompagné, Shen Zechuan émergea derrière le rideau de la pièce intérieure.

- Quel mauvais timing, dit Ge Qingqing en lui remettant l’invitation. Allez-vous vraiment y aller ?

- Pourquoi n’irais-je pas ?

Shen Zechuan ouvrit l’invitation soigneusement pliée et aperçut les coups de pinceau énergiques et audacieux de Xiao Chiye.

- Xiao Er s’est efforcé de réprimer la Police Militaire ; nos tâches ont été reprises par l’Armée Impériale, les unes après les autres. Pire, il a la confiance et les faveurs de l’empereur. S’il devait passer à l’action…

Ge Qingqing n’alla pas au bout de sa pensée.

- Ses intentions ne pourraient être plus évidentes, dit Shen Zechuan en repliant l’invitation. Il veut évincer la Police Militaire et avoir le monopole sur le pouvoir militaire de Qudu, afin que l’empereur ne puisse plus compter que sur l’Armée Impériale. J’imagine qu’il a encore quelques tours dans son sac.

- C’est exactement la raison pour laquelle il est trop risqué d’emmener Oncle Ji au festin, dit Ge Qingqing.

Shen Zechuan jeta l’invitation sur la table.

- Ce festin implique Zuo Qianqiu ; il ne posera aucun piège en sa présence.

Malgré tout, Ge Qingqing était inquiet. Shen Zechuan pinça les lèvres ; la plaie qui s’y trouvait avait guéri.

- Je sors, dit-il, drapant une cape autour de ses épaules et s’apprêtant à affronter la neige.

 

***

 

Ce jour-là, le déluge n’était pas violent, mais le vent était fort. Shen Zechuan se fraya un chemin jusqu’à la Rue Donglong et entra dans la Pavillon Ouhua, une maison de plaisir bâtie dans le coin opposé à la Villa Xiangyun.

Ces derniers temps, Xi Hongxuan s’était attelé à la composition de vers, qu’il avait mis en musique et demandé aux courtisanes de la Rue Donglong de chanter ; la production était devenue extrêmement populaire. Mieux, il avait secrètement creusé la terre sous la scène du Pavillon Ouhua et rempli le trou de tonneaux en cuivre béants avant de replacer les planches de bois. Il avait copieusement entraîné la nouvelle fournée de jeunes danseuses en provenance de Juexi ; une fois prêtes, il avait attaché des petits grelots à leurs chevilles afin que, lorsqu’elles dansaient sur la scène, leurs sabots en bois battent la mesure et le tintement des grelots résonne contre les tonneaux de cuivre, produisant un son éthéré.

En cet instant, sur la scène, les femmes continuaient de fredonner ses vers. Un éventail à la main, Xi Hongxuan était adossé contre son fauteuil en osier sur la mezzanine du deuxième étage et écoutait, les yeux clos. Avec ses bas, une domestique avança silencieusement sur le tapis de laine, s’agenouilla de l’autre côté du rideau et murmura :

- Second Maître, votre invité est arrivé.

Xi Hongxuan referma son éventail sans ouvrir les yeux. La domestique se redressa et ouvrit le rideau. Lorsque Shen Zechuan entra, une autre fille était déjà agenouillée aux pieds de Xi Hongxuan, lui massant les jambes.

- Faites assoir le Jeune Maître Shen.

Xi Hongxuan battait lentement la mesure avec ses doigts, absorbé par la musique. La jeune fille agenouillée s’approcha et tenta d’aider Shen Zechuan à ôter ses chaussures. Il leva une main pour l’arrêter et s’assit.

Lorsque les dernières notes se turent, Xi Hongxuan se redressa dans son fauteuil. Il sirota son thé et indiqua la fille à ses pieds avec son éventail.

- Celle-ci est nouvelle. Pure.

Shen Zechuan ne lui accorda pas un regard. Cela fit rire Xi Hongxuan, mais il observa prudemment Shen Zechuan lorsqu’il dit :

- Ne me dites pas que vous êtes déjà entré dans le lit de Xiao Er ? Quoi, vous restez chaste pour lui ?

Les mèches de cheveux qui encadraient le visage de Shen Zechuan semblaient avoir été trempées dans l’encre ; dans cette pièce chauffée, ses traits avaient un air glacial et surnaturel.

- Allez droit au but.

Xi Hongxuan ouvrit son éventail ; il remplissait autant sa main que son corps n’emplissait le fauteuil en osier.

- Nous sommes amis. Je vous ai fait appeler pour passer du bon temps, puisque Xiao Er vous mène la vie dure, ces derniers jours. Lorsqu’il s’agit de manquer de chance, vous, Shen Lanzhou, l’emportez haut la main. Il y a bien des années, ce coup de pied porté par Xiao Er vous a laissé avec une maladie qui vous tourmente chaque jour et, à présent, vous devez feindre l’amitié avec lui chaque nuit. Il s’agit véritablement de votre némésis.

- Oui, répondit candidement Shen Zechuan, comme résigné. Un sacré connard.

- Il semblerait qu’il n’ait pas prévu de se montrer tendre avec la Police Militaire, dit Xi Hongxuan. Vos confidences nocturnes sont insuffisantes, Lanzhou.

Shen Zechuan essuya ses mains sur la serviette chaude que la jeune fille lui présenta. Lorsqu’il leva les yeux avec un sourire, la froideur qu’il arborait jusque-là s’évanouit sans laisser de trace, laissant place à son masque d’humilité habituel.

- Vous êtes un homme épris, tellement entiché de votre chère belle-sœur que le passage des années ne signifie rien, pour vous. Une nuit ensemble, et vous voilà amoureux. Xiao Er et moi ne faisons qu’entretenir une relation physique ; il ne m’écoute pas.

Xi Hongxuan s’empara de ses baguettes.

- Vous dites donc… que c’était uniquement pour s’amuser ?

- Cet amusement est tout un art, dit Shen Zechuan. S’égarer sous les draps suffit uniquement à satisfaire certains besoins. Une fois que l’on s’est amusé, tout est terminé. Si la chose nous obsède, elle perd sa simplicité, ne croyez-vous pas ?

Xi Hongxuan joignit les mains et s’esclaffa.

- Bien, bien ! Quel homme, ce Lanzhou. Je craignais qu’il ne vous tienne par les couilles, et que vous ayez oublié que nous étions des frères rangés du même côté. Allons, goûtez à ce plat. Ce sont des légumes cueillis à Qinzhou. De la bonne qualité, qu’on ne voit même pas dans la cuisine impériale.

Tandis qu’ils se servaient dans chaque plat, Xi Hongxuan poursuivit :

- Xiao Er est vraiment impitoyable. Personne ne lui a prêté la moindre attention, jusqu’à ce qu’il se montre sous son vrai jour lors de la Chasse Automnale. Il ne peut plus se cacher, aussi fonce-t-il tête baissée. Il a pris les commandes des Huit Grands Bataillons, puis a laissé tous les postes clés à ses hommes de confiance. A ce stade, aucun des Huit Grands Clans ne détient de véritable pouvoir. Mais, en surface, il avance de manière si impeccable que personne ne peut obtenir le moindre moyen de pression contre lui. C’est à la fois agaçant et méprisable.

Shen Zechuan aperçut une assiette de concombre râpé sur la table, mais ses baguettes ne s’en approchèrent pas.

- Xiao Er a mis toutes ses cartes sur la table sur le Terrain de Chasse de Nanlin dans l’espoir que Sa Majesté se souvienne de leur amitié et le laisse rentrer chez lui. Mais ses efforts reviennent à puiser de l’eau avec une passoire et, au final, il se retrouve sous la surveillance rapprochée des Six Ministères. Il ne peut pas revenir en arrière, aussi n’a-t-il d’autre choix que de rassembler le pouvoir militaire de Qudu entre ses mains. Comparer l’Armée Impériale et la Police Militaire revient à comparer une luciole et la lune – la première est utile, mais pas si utile. Maintenant qu’il détient cette récompense durement gagnée, il ne laissera passer aucune opportunité.

- Par le passé, nous avions encore Pan Rugui au sein des Vingt-quatre Yamen ; en dernier recours, le Bureau Oriental[1] aurait pu le faire baisser d’un ton. Maintenant que Pan Rugui est décédé, le Bureau Oriental est faible. Parfait ; il n’y a vraiment personne dans la capitale susceptible de vaincre ce Xiao Chiye ! s’exclama Xi Hongxuan en prenant une bouchée. Ces derniers jours, j’ai perdu les faveurs de Sa Majesté ; il écoute Hai Liangyi. Maintenant qu’il a pris la décision de devenir le sage monarque d’une ère dorée, il a beaucoup moins envie de jouer avec moi.

Shen Zechuan avait terminé de manger.

- Un homme qui a vécu plus de vingt ans a forgé un caractère indéfectible, dit-il calmement. Si quelques mots ont suffi à remettre Sa Majesté sur le droit chemin, alors rien ne peut être difficile en ce monde.

La main de Xi Hongxuan se figea.

- Vous voulez dire…

- Hai Liangyi est un gentleman parmi les gentlemen, dit Shen Zechuan en reposant ses baguettes. C’est une eau si pure que l’on peut en voir le fond. Mais sa rencontre avec l’empereur actuel est à l’image de l’eau jetée sur l’huile bouillante. Tôt ou tard, il y aura une explosion. Xue Xiuzhuo a déjà atteint une position très honorable ; ne peut-il pas monter encore plus haut ? Le Grand Secrétariat est à sa portée, n’est-ce pas ? Ce n’est pas comme s’il n’était pas qualifié, et l’administration centrale a besoin de talents tels que lui.

Xi Hongxuan y réfléchit en silence.

- Avec l’ennemi sur le pas de notre porte, poursuivit Shen Zechuan, comment les Huit Grands Clans peuvent-ils espérer gagner du terrain en restant divisés ? Vous êtes enfin à la tête du Clan Xi ; comme le dit le dicton, la fortune fluctue avec le temps. Maintenant que l’opportunité est à votre portée, allez-vous la laisser filer ?

Xi Hongxuan posa également ses baguettes. Il s’essuya le front avec un mouchoir et regarda Shen Zechuan.

- Vous voulez que j’unifie les Huit Grands Clans contre Xiao Er ?

- Xiao Er n’est qu’un facteur parmi tant d’autres. En cet instant, les fonctionnaires civils ont les faveurs de l’empereur, et l’Université Impériale a le vent en poupe. D’ici quelques années, lorsque les fils des familles modestes intégreront les rangs des fonctionnaires les uns après les autres, qu’arrivera-t-il à tous les précieux enfants des Huit Grands Clans, habitués à la paresse ? Si les érudits de basse extraction gagnent du pouvoir, une nouvelle noblesse naîtra ; ainsi, les Huit Grands Clans ne seront plus les Huit Grands Clans.

- Quand bien même, dit Xi Hongxuan après une longue pause, c’est un problème trop épineux. Même en mettant tout le reste de côté, Yao Wenyu n’accepterait jamais. C’est l’étudiant de Hai Liangyi, personnellement instruit par l’homme en question. Il a passé des années à voyager aux quatre coins du pays, apprenant aux côtés d’innombrables sages et érudits. Il est impossible qu’il autorise le Clan Yao à s’allier à nous contre son professeur.

- Les Huit Grands Clans ont seulement besoin d’être huit, répondit Shen Zechuan avec un sourire. Rien n’oblige à ce qu’il s’agisse de ces huit clans-là. Si le Clan Yao refuse, choisissez-en un autre.

Xi Hongxuan repoussa son fauteuil et fit les cent pas dans la pièce. Au bout d’un moment, il regarda Shen Zechuan.

- Mais avez-vous un moyen de coincer Xiao Er ? Il veut protéger l’empereur ; il ne restera pas assis les bras croisés pendant que nous agissons. Nous pouvons nous occuper de lui, mais l’Armée Cuirassée de Libei se dresse juste derrière. Tant que Xiao Jiming sera dans les parages, Xiao Ce’an sera intouchable. Quel cauchemar !

- Xiao Jiming est redoutable, mais son pouvoir et son prestige résident à la frontière.

Shen Zechuan posa sa joue sur sa main, les yeux dissimulés dans l’ombre. Il adressa un dernier encouragement à Xi Hongxuan :

- Qudu appartient à vous tous. Comme le dit de dicton, même un dragon ne peut pas vaincre un serpent dans son propre jardin. Il y a de nombreuses façons de maintenir Xiao Er tellement embourbé dans ses propres affaires qu’il ne pourra interférer avec les vôtres.

Plongé dans ses pensées, Xi Hongxuan passa totalement à côté du fait que Shen Zechuan avait employé le mot « vous », et pas « nous ».

- Lesquelles ? demanda-t-il.

Shen Zechuan éclata d’un rire silencieux.

- L’influence de Xiao Er repose entièrement sur la confiance de Sa Majesté. Ce sont deux amis qui ont de nombreuses années de beuverie derrière eux, sans parler du fait que Xiao Er vient de lui sauver la vie. Nous ne pouvons probablement rien y faire, pour le moment. Mais il y a une chose, à propos des sentiments – ils ne sont pas plus solides que la rosée automnale sur une branche ; ils s’évaporent à la seconde où le soleil se lève.

Soudain, Xi Hongxuan se souvint du sort de Ji Lei, par cette nuit pluvieuse. Les mets délicats remuèrent dans son estomac. Il lutta pour masquer son inconfort, s’obligeant à sourire.

- Eh bien, puisque vous avez réfléchi à tout, pourquoi ne pas m’en parler ?

Après le départ de Shen Zechuan, Xi Hongxuan demanda aux domestiques d’enlever la table et s’adossa contre le fauteuil en osier, laissant les servantes l’aider à se mettre à l’aise, puis envoya l’une d’elles ouvrir une fenêtre et aérer l’atmosphère inexplicablement lourde de la pièce. Lorsque Xue Xiuzhuo sortit de derrière le paravent, Xi Hongxuan s’exclama :

- Vous l’avez entendu, n’est-ce pas ? Remercions le ciel qu’il ne s’agisse que du fils de Shen Wei. S’il avait un véritable pouvoir entre les mains, il serait encore plus cauchemardesque que Xiao Er.

- Pour se servir de quelqu’un, il suffit simplement de trouver la bonne méthode, dit Xue Xiuzhuo tendit qu’il versait le thé. En ce monde, personne n’est dénué de tout désir. Shen Lanzhou a ses faiblesses. Du moment que nous pouvons mettre la main dessus, même le plus féroce des chiens ne représentera aucun danger.

- Le problème, c’est que nous n’en trouvons aucune, dit Xi Hongxuan en tapotant le centre de son front avec son éventail. Voyez comme il se montre impitoyable envers Xiao Er. Il est évident qu’il lui a tourné le dos à la seconde où il est sorti du lit. Ni l’humiliation ni la flatterie ne fonctionnent sur un tel monstre ; on ne peut même pas le menacer.

Xue Xiuzhuo sourit et avala son thé d’une traite. En bon gentleman, il demanda :

- Rien ne presse, n’est-ce pas ? Contentez-vous de faire ce qu’il a dit. Que cela fonctionne ou non, ce sera un désastre pour Xiao Er. Lorsque nous nous serons occupés de lui, les véritables intentions de Shen Zechuan éclateront au grand jour.

 

***

 

Shen Zechuan était descendu d’un étage, mais il ne s’empressa pas de partir. La patronne ne le connaissait qu’en tant qu’invité de Xi Hongxuan ; c’est pourquoi elle se mit à faire des courbettes dès qu’elle l’aperçut.

- Ce maître voit-il une fille à son goût ? Regarder, c’est bien ; essayer, c’est mieux.

Il toisa la femme somptueusement vêtue et demanda :

- Avez-vous des courtisans masculins ?

La patronne se tourna immédiatement vers la domestique postée derrière elle.

- Emmenez ce maître à l’étage et trouvez quelques beaux garçons au visage tendre pour le servir.

Shen Zechuan venait à peine de s’installer dans la chambre privée lorsque trois courtisans entrèrent. Il les balaya du regard ; tous étaient soigneusement apprêtés. La patronne était perspicace, et avait l’œil pour choisir ses gens. Elle savait qu’elle ne pourrait pas trouver quelqu’un de plus saisissant que Shen Zechuan dans tout l’établissement, aussi avait-elle fait preuve de créativité, lui envoyant plusieurs jeunes hommes au teint frais et à l’apparence délicate.

L’un des garçons s’avança pour ôter les chaussures de Shen Zechuan, mais Shen Zechuan écarta légèrement ses pieds. Tous s’agenouillèrent devant lui et n’osèrent plus bouger. Shen Zechuan regarda par la fenêtre. Finalement, il dit :

- Déshabillez-vous.

Les trois hommes se débarrassèrent docilement de leurs vêtements. Shen Zechuan observa toutes ces épaules lisses et rondes mais, du début à la fin, son cœur demeura aussi tranquille qu’un plan d’eau. Il baissa les yeux vers leurs mains ; leurs doigts fins semblaient appartenir à des jeunes femmes, choyés pour rester doux toute leur vie. Il n’y avait ni callosités, ni bagues de pouce sur ces mains. Shen Zechuan poussa un petit soupir et se leva. Sans dire un mot, il poussa la porte et s’en alla, abandonnant les trois courtisans, qui échangèrent des regards confus.

Ding Tao avait suivi Shen Zechuan sur les toits. En le voyant enfin sortir du Pavillon Ouhua, il inscrivit une note méticuleuse sur son petit calepin fripé. Lorsqu’il releva les yeux, Shen Zechuan s’était évaporé dans la foule. Ding Tao n’osa pas se montrer négligent ; il partit à sa poursuite.

Shen Zechuan ne marchait pas vite et, pourtant, en un clin d’œil, il avait disparu. Ding Tao poussa un cri et pressa le pas, seulement pour voir son chemin bloqué par un homme grand et robuste portant un chapeau en bambou. A la seconde où il s’en approcha, il put dire que cet homme s’y connaissait en arts martiaux. Ils étaient entourés de passants. Ding Tao ne souhaitait pas impliquer des innocents ; plutôt que de prendre le risque d’attirer l’attention, il laissa Shen Zechuan s’éclipser, agitant les poings avec frustration.

Pourtant, sur le chemin du retour, une pensée le frappa – cet homme avait quelque chose de familier.

 

***

 

Le ciel s’assombrit, et la neige tomba plus dru.

L’étranger marcha un certain temps, le chapeau en bambou porté bas sur le visage. Au tournant suivant, il réalisa qu’il était entré dans une impasse. Shen Zechuan se tenait derrière lui.

- Vous me suivez depuis deux semaines. Que voulez-vous ?

L’homme gloussa, baissant le rebord de son chapeau.

- Quelle perspicacité. Quand l’avez-vous remarqué ?

- Vous êtes doué pour masquer votre respiration, dit Shen Zechuan. Ne m’avez-vous pas appris certains de vos tours en disparaissant à la seconde où vous avez été libéré de prison, envoyant vos poursuivants sur un tas de fausses pistes à l’extérieur de Qudu ? Vous vous êtes assurément donné beaucoup de mal.

Finalement, l’homme inclina le bord de son chapeau pour révéler un visage barbu. Qiao Tianya souffla sur une mèche de cheveux qui pendait devant son front et dit :

- Vous auriez pu m’attirer chez un caviste. Doit-on vraiment discuter dans le froid ?

- Les lapins sont difficiles à attraper, dit Shen Zechuan en l’inspectant. Dois-je vous appeler Qiao Tianya, ou Songyue ?

- Comme vous préférez, répondit Qiao Tianya. Appelez-moi Qiao Tianya, et nous serons bons amis. Appelez-moi Songyue, et vous serez mon maître.

- Le juge de la Police Militaire est un homme compétent. Pourquoi obéir aux ordres de mon professeur ?

- C’était inévitable, dit Qiao Tianya en éclatant d’un rire auto-dérisoire. Je dois au Grand Mentor Qi une dette qui ne peut être remboursée que par une vie de servitude.

- Donc, la raison pour laquelle tout s’est déroulé sans accroc lors de la Chasse Automnale, répondit Shen Zechuan, c’est vous.

- En tant que subordonné, j’obéis à votre signal, rétorqua Qiao Tianya. Vous étiez parti pour tuer le Prince Chu, cette nuit-là ; mais vous ne vous étiez pas attendu à ce que Xiao Er le dissimule en plein milieu de la Police Militaire et les roule tous dans la farine. Mais vous êtes vif d’esprit – vous avez saisi l’occasion pour vous assurer que Xiao Er vous doive une faveur.

- C’est tout ce que je sais faire, dit Shen Zechuan.

Qiao Tianya épousseta la neige sur son épaule.

- A partir d’aujourd’hui, je vous suivrai, Maître. Si, à l’avenir, vous mangez de la viande, n’oubliez pas de me garder un bol de bouillon ; je suis plus facile à entretenir que les gardes personnels de Xiao Er.

- Ding Tao est jeune, dit Shen Zechuan en lui lançant une bourse. Mais Chen Yang et Gu Jin sont des durs à cuire.

Qiao Tianya attrapa la bourse avec habileté.

- Vous avez exhumé tout ce qu’il y avait à savoir sur Xiao Er et, pourtant, il se souvient encore de la bonté que vous lui avez accordée en lui sauvant la vie.

Shen Zechuan sourit.

- On dirait que vous voulez travailler pour lui.

Qiao Tianya leva les mains avec innocence.

- Ma loyauté envers mon maître est inébranlable. Si Xiao Er veut m’acheter pour mille pièces d’or, il est évident que je serai prêt à traverser l’enfer pour lui.

- Dommage qu’il y ait déjà tout ce monde autour de lui, observa Shen Zechuan. Il semble qu’il n’y ait pas de place pour vous.

- Mon jeune seigneur…

Qiao Tianya leva la tête et plissa les yeux.

- … n’a pas sa langue dans sa poche.

L’expression de Shen Zechuan disait : vous me flattez. Qiao Tianya lui sourit de toutes ses dents.

- Encore une fois, ce que vous avez dit s’applique à nous deux.

 

***

 

Comme promis, huit jours plus tard, Shen Zechuan et Ji Gang arrivèrent au dîner.

Manifestement, Ding Tao avait fait une réclamation. Gu Jin, qui n’avait pas bu une goutte de la journée, se tenait avec lui devant la porte de la résidence. Au loin, il aperçut Qiao Tianya marchant derrière Shen Zechuan. Ding Tao se hissa immédiatement sur la pointe des pieds et murmura au creux de l’oreille de Gu Jin :

- Jin-ge, c’est lui. C’est cet homme !

Lorsque Chen Yang conduisit Shen Zechuan et Ji Gang à travers la porte, il aurait dû être évident que Qiao Tianya devait rester dehors. Mais il ne sembla pas le remarquer ; alors que son pied était sur le point de franchir le seuil, Gu Jin l’arrêta.

- J’ai entendu dire que vous vous étiez mis en travers du chemin de ce morveux, il y a quelques jours.

Gu Jin balaya le chapeau en bambou des yeux.

- Quel genre de héros êtes-vous, pour harceler un enfant ?

Ding Tao ronchonna avec une indignation légitime et crâna :

- Oui, quel genre de héros ?!

Qiao Tianya éclata de rire. Il retira son chapeau et dit avec un sourire malicieux :

- Je croyais que nous étions là pour manger. Doit-on également se battre ? C’est la première fois que je rencontre votre petit camarade. Peut-être vous êtes-vous trompés de personne ?

- Eh, comment pouvez-vous dire ça ? fulmina Ding Tao. Il est impossible que je me sois trompé !

Gu Jin tira Ding Tao en arrière et fit face à Qiao Tianya. Les deux hommes étaient de taille similaire ; tandis qu’ils jouaient les durs, ils s’approchèrent tant et si bien que leurs torses manquèrent de se heurter.

- Ce n’est pas le moment, dit Gu Jin. Nous réglerons ça plus tard.

- Je suis occupé.

Qiao Tianya tira sur la mèche de cheveux devant son front et gratifia Gu Jin d’un sourire provocateur.

- Après tout, mon maître n’a que moi. Je n’ai pas le loisir d’élever un petit frère pour me divertir.

- Donnez-moi votre nom, cracha froidement Gu Jin. Nous aurons de nombreuses occasions de nous revoir, à l’avenir.

- Cet humble serviteur s’appelle Qiao Yueyue.

Se tournant vers Ding Tao, Qiao Tianya tapota sa tempe avec deux doigts et ajouta :

- Aussi connu sous le nom de Xiao-Songsong.

 

***

 

Chen Yang emmena Shen Zechuan et Ji Gang dans les profondeurs de l’immense résidence. Ils longèrent une passerelle couverte et franchirent une porte de lune, entrant dans un élégant jardin rempli de fleurs de prunier rouge. Xiao Chiye patientait sous un arbre lorsque Shen Zechuan arriva. Leurs regards se croisèrent un bref instant ; avant que la moindre émotion subtile ne puisse s’y lire, les deux hommes détournèrent les yeux. Xiao Chiye se tourna vers Ji Gang avec un sourire.

- Veuillez m’excuser de ne pas être sorti accueillir Shishu alors que vous avez bravé la neige pour venir jusqu’ici. La table est prête, et Shifu attend à l’intérieur.

Ji Gang leva une main pour empêcher Xiao Chiye de s’incliner.

- Votre shifu a coupé les ponts avec le Clan Ji il y a plus de vingt ans, et vos arts martiaux possèdent désormais un style distinctif. Nous ne sommes pas issus du même clan martial ; inutile d’être aussi poli.

- Nous appartenons à la même lignée martiale, aussi sommes-nous issus du même clan martial, dit Xiao Chiye. C’est uniquement grâce à la Boxe Ji que j’ai pu maîtriser ce mélange d’arts martiaux issu de différents clans. J’ai toujours admiré la réputation de Shishu. Ce respect vous est dû.

Après s’être incliné, Xiao Chiye conduisit Ji Gang à l’intérieur, sans oublier de se retourner vers Shen Zechuan pour lui dire :

- Et cela fait bien longtemps que Lanzhou et moi ne nous sommes pas vus.

Shen Zechuan sourit tandis qu’il franchissait le seuil.

- Tu as un tel pouvoir et une telle influence ; Shixiong doit être occupé, ces temps-ci.

- Nous sommes deux frères d’une même lignée martiale, dit calmement Xiao Chiye. Qu’importe à quel point je suis occupé, je trouverai toujours du temps pour toi.

- Il n’est pas envisageable que tu négliges tes missions officielles pour moi, répondit Shen Zechuan. Mes tâches sont très allégées, dans mon nouveau poste ; il semblerait que Shixiong ait pensé à moi.

- Ce fut un plaisir, dit Xiao Chiye en soulevant le rideau. Si tu veux des occupations, viens me voir. Je te préparerai un lit chaque fois que tu le souhaiteras.

Cette phrase était une politesse que l’on aurait pu offrir à n’importe quel invité, mais la nuque de Shen Zechuan se raidit lorsqu’il entendit le mot « lit ». Une chaleur fantôme s’attarda à l’endroit où ces dents avaient percé la peau, si ardente que son sourire s’effaça.

Zuo Qianqiu était vêtu d’une robe à larges manches et col oblique, ses cheveux blancs coiffés en un chignon soigné. Il ne ressemblait ni à un érudit raffiné, ni à un général inspirant. Bien qu’il ait quelques années de plus que Ji Gang, il paraissait plus jeune. En cet instant, la seule façon de décrire son aura était par l’adjectif « mystique » – il s’avère que les rumeurs racontant qu’il avait abandonné son identité de mortel pour devenir un moine n’étaient pas totalement infondées.

Il se tourna et vit Ji Gang, paré d’une tunique courte en coton grossier et d’une veste épaisse. Avec son visage défiguré, Ji Gang rendit son regard à Zuo Qianqiu. En un instant, le passé ressurgit – les cris et les rires de leur jeunesse retentirent à leurs oreilles – mais l’homme devant lui était déjà vieux et grisonnant.

Xiao Chiye rompit le silence :

- Les deux shifu mangeront ici. Lanzhou et moi attendront dehors.

- Chuan-er, boutonne ton pardessus correctement.

Ji Gang semblait quelque peu perdu lorsqu’il se tourna à moitié et gourmanda Shen Zechuan :

- Rentre, si tu as froid.

Shen Zechuan acquiesça.

- A-Ye, prends soin de ton shidi, dit Zuo Qianqiu.

Xiao Chiye sourit en signe d’assentiment, et les deux hommes se retirèrent.

Dehors, l’air était froid, mais c’était l’une de ces rares nuits dégagées. Shen Zechuan descendit les marches. En regardant les bosquets de fleurs de prunier rouge qui s’entrecroisaient ici et là au-dessus d’un petit pont courbé, il prit conscience que ces lieux avaient une élégance incompatible avec le style de Xiao Chiye. Ce dernier sembla lire dans ses pensées.

- J’ai acheté cet endroit au Clan Yao.

Se postant derrière Shen Zechuan, il leva une main et repoussa délicatement une branche de prunier rouge pour révéler le ruisseau limpide qui serpentait dans le jardin.

- Joli. Et cher.

- Pourtant, tu t’es séparé de cet argent de ton plein gré.

Shen Zechuan ne regarda pas en arrière. Xiao Chiye s’approcha au point que son torse effleure le dos de Shen Zechuan, levant une main pour protéger la tête de Shen Zechuan de la chute de pétales. Il se pencha au creux de son oreille et dit d’un ton léger :

- La neige enveloppe les pruniers rouges ; leur fragrance enveloppe Lanzhou. Pour son sourire, je dépenserais mille pièces d’or.

Un sourire s’étira lentement sur le visage de Shen Zechuan.

- Alors que tu as déjà dû vendre les vêtements que tu portais pour acheter cette maison ?

- J’ai dépensé une certaine somme, certes. Mais Yao Wenyu la vendait à bas prix.

Xiao Chiye s’interrompit.

- Tu cours vite. Tu n’as pas lésiné sur les efforts pour m’éviter.

- Ce n’est pas que je t’évite, dit Shen Zechuan en levant un doigt pour repousser la main de Xiao Chiye. Mais, vraiment – de quelle affaire importante devons-nous discuter face à face ?

Xiao Chiye sourit et dit d’un ton cruel :

- Ne devrais-tu pas faire preuve d’un peu de tendresse envers ton Er-gongzi après l’avoir mis dans ton lit ?

Shen Zechuan avança de quelques pas, augmentant la distance qui les séparait. Se retournant, il scruta Xiao Chiye en silence. Sous ce ciel étoilé orné de fleurs de prunier, les deux hommes, rétrospectivement, comprirent quelque chose.

Xiao Chiye se rendit compte que, cette nuit-là, il n’avait attrapé que de l’eau. Une fois qu’elle s’était écoulée entre ses doigts, elle avait disparu. Shen Zechuan ne s’était pas montré ne serait-ce que légèrement réticent à partir. Après cette mise en pièces frénétique, la chaleur torride de leur rendez-vous galant avait été enterrée dans les ténèbres de la nuit. Lorsque Shen Zechuan avait cambré la nuque dans une extase ardente, il n’avait absolument pas gravé Xiao Ce’an dans sa mémoire. Encore une fois, Xiao Chiye devait se rendre à l’évidence : lui seul avait été vaincu par la luxure, cette nuit-là.

- Je t’ai déjà averti.

Shen Zechuan leva la main pour baisser une branche et dit à Xiao Chiye d’une voix presque envoûtante :

- Mieux vaut ne pas mordre ce cou.

- Les plaisirs de la chambre, rétorqua Xiao Chiye avec un sourire frivole, ne sont pas une chose dont je puisse m’attribuer tout le mérite.

- La plus grande différence entre toi et moi, c’est le désir. Tu en es rempli, et essayes désespérément de dissimuler tes folles ambitions. Une nuque n’est pas un adversaire redoutable. Tu t’es agrippé à moi, désireux d’y résister, désireux de le vaincre ; au final, tu as échoué. Tu vois, Ce’an…

A cet instant, Shen Zechuan cueillit une fleur de prunier, en arracha les pétales et en plaça un dans sa bouche.

- Je ne suis pas à la merci de la luxure. Alors comment comptes-tu me vaincre ?

Xiao Chiye s’approcha et saisit la main de Shen Zechuan – celle qui tenait la fleur. Il se pencha, la mine indifférente.

- Ce n’était qu’une seule fois. Si tu n’as pas été convaincu, nous devrions réessayer. Tu te fichais éperdument des filles du Pavillon Ouhua, et tu n’as pas osé toucher aux garçons. Tu prétends être un sage, réservé et célibataire, mais ce n’est pas moi qui ai gémi et haleté aussi délicatement cette nuit-là.

Xiao Chiye porta les doigts de Shen Zechuan à ses lèvres, les pressa dangereusement dessus et ricana :

- J’ai perdu face à la luxure, c’est vrai. Mais, si tu es vraiment aussi inébranlable, pourquoi as-tu éprouvé le besoin de jouer avec moi sous les draps ? Shen Lanzhou, je pense que tu es bien plus terrifié à l’idée de succomber au désir que moi.

 

 

[1] Agence d’espionnage de la dynastie Ming dirigée par des eunuques.

 

Liste des personnages  -  CartesChapitre précédent - Chapitre suivant

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.