Chapitre 28 : Aviné dans l’allée

 

 

 

A Qudu, la pluie automnale était tombée sans s’arrêter depuis le couronnement du nouvel empereur. Des lanternes funéraires blanches étaient suspendues sous les vieilles tuiles noires. Si quelqu’un s’était posté sur les remparts surplombant la ville, il aurait aperçu le froid sinistre en voilant chaque recoin.

Après les évènements de la Chasse Automnale, tous les membres de la Police Militaire virent leur insigne leur être confisqué. Tous les hommes de cinquième rang ou plus, tels que Ji Lei et Qiao Tianya, avaient été emprisonnés. Au même titre que Hua Siqian et Pan Rugui, ils devaient bientôt être jugés par les Trois Services Judiciaires.

Xue Xiuzhuo avait été transféré hors du Bureau de Surveillance des Revenus et promu au rang de Ministre Assistant de la Cour de Contrôle Judiciaire. Cette nouvelle position semblait lui conférer moins d’autorité que celle de Secrétaire Principal de Supervision du Bureau de Surveillance des Revenus mais, en vérité, elle lui ouvrait la voie vers l’administration centrale des Trois Services Judiciaires. A présent, il avait non seulement le pouvoir d’examiner chaque affaire, mais également de participer aux délibérations et contestations des propositions du Ministère de la Justice et du Bureau de Surveillance.

- Xue Xiuzhuo.

L’Impératrice Douairière Hua s’adossa contre sa banquette, tapotant oisivement une pierre de go en jade noir contre le plateau de jeu.

- Je n’avais jamais entendu parler de cet enfant avant l’incident du Terrain de Chasse de Nanlin. Qui est-il, au sein du Clan Xue ?

Eventant l’encens, Tante Liuxiang répondit :

- Votre Majesté, il s’agit du troisième fils de basse extraction du Clan Xue. Cette servante n’avait elle non plus jamais entendu le nom de cet homme et est allée s’enquérir à son sujet.

- Il semblerait que le Clan Xue se soit trouvé un digne successeur, dit l’impératrice douairière. Pendant toutes ces années, c’est Yao Wenyu qui s’est bâti une renommée. Je pensais que ce vieux renard de Hai Liangyi finirait par recommander le garçon au sein du Grand Secrétariat. Qui aurait pu s’attendre à ce qu’il mette en avant quelqu’un d’aussi banal que Xue Xiuzhuo ?

- Ce Xue Xiuzhuo a d’abord rejoint les forces du Préfet d’Administration Provinciale, Jiang Qingshan, afin de rassembler des preuves en secret, puis s’est assuré le soutient du Secrétaire Aîné Hai, dit Tante Liuxiang. En tant que Secrétaire Principal de Supervision du Bureau de Surveillance des Revenus, il avait plein accès aux Six Ministères. Maintenant qu’il a été promu Ministre Assistant de la Cour de Contrôle Judiciaire, il va s’occuper de l’affaire du Secrétaire Aîné Hua. Je crains qu’il n’ait déjà décidé d’aller au fond des choses ; il ne lâchera pas aussi facilement.

- Je ne peux pas sortir, pour l’instant.

L’impératrice douairière semblait songeuse.

- Si Xue Xiuzhuo souhaite enquêter, laissons-le faire. Le Clan Hua se trouve à un point critique. Allez dire à mon frère que, si nous voulons avoir le moindre espoir de revenir en force, il doit se tenir prêt à limiter les pertes.

Tante Liuxiang murmura une approbation et se retira silencieusement.

 

***

 

Shen Zechuan égoutta son ombrelle et s’assit sur la véranda décrépite de la petite cour déserte. Moins d’une heure plus tard, la gigantesque silhouette de Xi Hongxuan apparut sous une ombrelle lorsque ce dernier franchit l’arche ronde de la porte de lune et approcha.

- Les espions abondent, ces temps-ci. J’ai à peine réussi à les semer, grimaça Xi Hongxuan en retroussant ses vêtements mouillés. M’avez-vous fait appeler pour une affaire urgente ?

- Xi Gu’an est en prison, dit Shen Zechuan. Votre vœu le plus cher est sur le point d’être exaucé et, pourtant, vous n’avez rien fait pour vous assurer la victoire. Attendez-vous qu’il commette un acte désespéré et déjoue vos plans ?

- Son arrêt de mort est déjà signé, répondit Xi Hongxuan. Toute action supplémentaire serait aussi utile que dessiner des jambes à un serpent.

- Rien n’est jamais sûr, en ce monde.

Il n’y avait pas l’ombre d’un sourire sur le visage de Shen Zechuan.

- Plus la situation est critique, moins vous pouvez vous permettre d’être négligent. Tant qu’il vivra, il y aura une chance qu’il survive.

Xi Hongxuan étudia son profil.

- L’affaire de la faction Hua a déjà été remise entre les mains des Trois Services Judiciaires. Sous des yeux aussi scrutateurs, comment prévoyez-vous de passer à l’action ?

- Je ne vais pas passer à l’action, dit Shen Zechuan en lui jetant un coup d’œil. Xi Gu’an a été le laquais du Clan Hua pendant des années ; les crimes qu’il a commis durant son mandat sont incalculables. Mais sa mort ne sera gravée dans la pierre que si certains d’entre eux remontent aux oreilles de la Cour de Contrôle Judiciaire.

- Porter une arme devant l’empereur, encercler et traquer l’héritier de la couronne – ces deux-là ne sont-ils pas suffisants pour le mener à sa perte ?

- En tant que Commandant en Chef des Huit Grands Bataillons, il a le droit de porter une arme devant le trône. La traque du prince héritier n’a rien à voir avec lui. Il pourrait simplement prétendre être retourné dans la capitale chercher des renforts en voyant que les choses tournaient au vinaigre. Le nouvel empereur se méfie de l’Armée Impériale. Il a fait tomber le Clan Hua, certes, mais c’est précisément le moment où il a besoin de l’aide et de la coopération des Huit Grands Clans. Pour l’instant, il se montre timide mais, plus l’affaire trainera, plus il sera difficile de garantir la mort de Xi Gu’an, dit Shen Zechuan avec un sourire narquois. Et, tant que Xi Gu’an vivra, vous resterez « Xi Er », second héritier, et votre heure de gloire ne viendra jamais.

Au bout d’un certain temps, Xi Hongxuan demanda :

- Que prévoyez-vous de faire ?

- Xi Gu’an a été assigné aux Huit Grands Bataillons durant la quatrième année de Xiande. Depuis lors, les Huit Grands Bataillons ont reçu un total de neuf millions de taels de fonds et de provisions militaires. Pourtant, seulement sept millions de cette somme figurent dans les livres de compte. Qu’est-il advenu des deux millions restants ? demanda Shen Zechuan. Ils ont disparu après être passés entre les mains de Xi Gu’an.

« La vérification des livres de compte a toujours été le travail de Xue Xiuzhuo, poursuivit-il. Lorsqu’il y jettera un œil, il découvrira très certainement d’autres fonds manquants. Pan Rugui et Hua Siqian peuvent rafler de telles sommes pour eux-mêmes – ils sont cupides et corrompus. Mais Xi Gu’an ne peut pas se permettre d’être cupide et corrompu. Il tient les rênes des Huit Grands Bataillons, dont la mission première est de patrouiller et défendre Qudu. S’il ne peut pas expliquer où est passé l’argent, on pourrait le soupçonner de détourner des fonds pour lever sa propre armée privée sous le couvert des Huit Grands Bataillons.

- Sa propre armée privée.

Un frisson parcourut l’échine de Xi Hongxuan.

- Il se tient aux côtés du Fils du Ciel. Quelle autre raison pourrait-il avoir de lever une telle armée ? demanda Shen Zechuan.

- Impossible ! rétorqua Xi Hongxuan.

Il essuya la sueur sur son visage.

- Me prenez-vous pour un fou ? S’il est uniquement question d’alliance avec la faction Hua, c’est lui qui meure. Mais, s’il s’agit de trahison, toute ma famille va mourir ! C’est un crime passible de l’extermination d’un clan entier !

Shen Zechuan s’esclaffa, puis baissa la voix :

- Un changement de souverain appelle à un changement de ministres. Voici une belle opportunité de vous distinguer aux yeux du nouvel empereur. Xi Gu’an vous offre sa vie en guise de félicitations pour votre promotion.

- Vous voulez que je…

Xi Hongxuan regarda fixement Shen Zechuan et éclata de rire.

- Vous êtes absolument cruel. L’impératrice douairière vous a sauvé la vie par deux fois. Vous n’avez vraiment aucune considération pour la bonté dont on fait preuve envers vous.

- La bonté ? demanda Shen Zechuan en ramassant son ombrelle. Il n’est pas trop tard pour rendre une faveur après s’être débarrassé de quelqu’un. Par ailleurs, il s’agit d’un jeu de pouvoir entre les Xiao et les Hua. Qu’est-ce que ç’a à voir avec moi ?

Sur ce, il ouvrit son ombrelle, hocha la tête à l’intention de Xi Hongxuan et sortit sous la nuit pluvieuse. Xi Hongxuan se retrouva seul sous la véranda, regardant Shen Zechuan disparaître. Lorsqu’il toucha son dos, il le trouva trempé de sueur froide.

 

***

 

Quelques jours plus tard, la Cour de Contrôle Judiciaire débuta les procès de la Chasse Automnale. Jiang Xie, le Premier Ministre de la Cour de Contrôle Judiciaire, fit office de président du tribunal, tandis que Hai Liangyi adoptait le rôle de superviseur et Xue Xiuzhuo celui de juge associé. Il s’agissait d’une affaire majeure examinée et conduite par le Bureau de Surveillance, présentée à la Cour de Contrôle Judiciaire avec les charges criminelles de formation de factions politiques, détournement de fonds et corruption, ainsi que mise en danger de l’état.

Parmi elles, la charge de formation de factions politiques sema la panique au sein des serviteurs civils des Six Ministères. Tous ceux qui s’étaient rendus à la résidence Hua ou avaient reçu des recommandations de la part de Hua Siqian et Pan Rugui se retrouvèrent en position précaire. D’innombrables fonctionnaires s’empressèrent de soumettre des rapports critiquant Hua Siqian et Pan Rugui, chacun espérant éviter d’être impliqué à l’aide d’une fervente déclaration de loyauté. Malheureusement, les rapports en tout genre donnaient la migraine à Li Jianheng. Il n’avait jamais été du genre à rester assis longtemps. Malgré tout, il n’osait pas faire l’imbécile en cette période de deuil national. Il avait vu la façon dont Hai Liangyi avait confronté Hua Siqian, cette nuit-là et, par conséquent, avait très peur de lui.

Le Secrétaire Aîné Hai était rigide et inflexible. Sa barbe soigneusement taillée pendait toujours sagement devant le deuxième fermoir de sa tunique, sa coiffe était toujours parfaitement en place, et ses cheveux méticuleusement peignés. Durant les canicules estivales, il n’entrouvrait jamais les pans de ses vêtements, même dans sa propre maison et, au plus froid de l’hiver, il ne réchauffait jamais ses mains dans ses manches lorsqu’il se rendait à la cour. Lorsqu’il se tenait debout, il était tel un grand pin sur une crête montagneuse et, lorsqu’il marchait, il était tel le vent soufflant sur une vallée tranquille. Son travail n’était jamais bâclé, et il pouvait écouter attentivement tous les détails d’une affaire pendant trois jours et trois nuits sans montrer le moindre signe de fatigue. Li Jianheng passait toutes ses journées à paresser ; ses genoux flageolaient à la vue de ministres vertueux et savants tels que lui.

Mais, en raison de l’affaire de la faction Hua, Hai Liangyi était constamment à sa recherche pour lui relater divers détails. Li Jianheng trouvait le trône du dragon du Hall Mingli si dur que son derrière devenait douloureux après une station assise prolongée, aussi avait-il commandé plusieurs couches de coussins moelleux. Lorsque Hai Liangyi s’en avisa, il le sermonna sévèrement, lui conseillant d’adopter une conduite irréprochable.

Le frisson d’excitation qui accompagnait le fait d’avoir du pouvoir avait été aussi fugace qu’un flocon de neige ; il ne s’en était ensuivi qu’une avalanche de responsabilités. Li Jianheng avait des difficultés à suivre ces audiences matinales interminables. Chaque jour, il surplombait la salle depuis le trône du dragon mais, souvent, il ne comprenait pas ce dont débattaient les hommes en contrebas.

Nous n’avons pas d’argent ? Alors encaissez les taxes ! Tuez quelques fonctionnaires corrompus – ainsi, nous pourrions récupérer de l’argent, pas vrai ? Pourquoi se disputer ?

Li Jianheng n’osait pas révéler ses pensées les plus intimes. Il craignait Hai Liangyi, et craignait encore plus ces serviteurs civils et ces commandants militaires. Il ne comprenait pas ce pourquoi ils se chamaillaient, ni pourquoi la faction Hua ne pouvait pas être exécutée immédiatement, et encore moins pourquoi l’impératrice douairière lui envoyait des petits plats chaque jour. Il se roulait alors en boule sur le trône du dragon comme si tout ceci n’était qu’un rêve.

- Sa Majesté est-il malade ?

Xiao Chiye, venu répondre à une convocation, entra dans le palais et croisa un médecin impérial devant le Hall Mingli.

- Son esprit est contaminé par l’inquiétude, et la fraicheur automnale lui est montée à la tête, dit le médecin. Monsieur, lorsque vous verrez Sa Majesté, donnez-lui quelques conseils.

Xiao Chiye se débarrassa de Croc de Loup avant d’entrer dans le Hall Mingli. Li Jianheng venait de prendre son médicament et regardait dans le vide, installé sur sa banquette. En entendant l’arrivée de Xiao Chiye, il s’empressa d’enfiler ses chaussons et de l’appeler.

- Ce’an, dit Li Jianheng, vous arrivez à point nommé. La boulangerie doit bientôt nous faire apporter des yeux-de-tigre[1] sur leur nid de soie. Vous devriez goûter, vous aussi ; nous en avons mangé lors de ce banquet des fonctionnaires, il y a plusieurs années.

Xiao Chiye s’inclina.

- Merci pour cette offre, Votre Majesté.

Sa tenue d’empereur drapée autour de lui, Li Jianheng demeura silencieux un instant.

- Asseyez-vous, Ce’an.

Xiao Chiye s’assit, et les domestiques postés de chaque côté du hall se retirèrent. Li Jianheng se leva et s’agita, tournant sur lui-même à plusieurs reprises.

- Ce’an, pourquoi n’ont-ils pas encore décapité Hua Siqian ? La Cour de Contrôle Judiciaire parle d’un deuxième procès – qu’ont-ils d’autre à juger ? Argh !

- La Cour de Contrôle Judiciaire doit vérifier trois fois toutes les affaires, expliqua patiemment Xiao Chiye. C’est la règle, afin de prévenir toute erreur judiciaire. Les preuves contre Hua Siqian sont sans appel. Il sera très certainement exécuté avant le nouvel an.

- Les longues nuits sont truffées de rêves – laissez trainer les choses, et les complications débarquent, dit nerveusement Li Jianheng. L’impératrice douairière ne me semble pas être en train de paniquer. Saviez-vous qu’elle envoie des domestiques me servir des en-cas chaque jour ? Que veut-elle ? Prévoit-elle de m’empoisonner ?

- Le Clan Hua est la cible de la vindicte populaire, aussi l’impératrice douairière feint-elle l’affection maternelle.

En voyant la mine perplexe de Li Jianheng et les cernes sous ses yeux, Xiao Chiye demanda :

- Sa Majesté a-t-il un sommeil agité ?

- Comment pourrais-je dormir ? s’exclama Li Jianheng. Tant qu’ils vivront, comment pourrais-je jamais dormir ? Ce’an, écoutez-moi – pourquoi n’iriez-vous pas dire à Hai Liangyi de laisser tomber le deuxième procès et passer directement à l’exécution ?

Mais comment pouvait-il faire une chose pareille ? Xiao Chiye était le commandant suprême de l’Armée Impériale. Il n’avait aucun lien avec les Trois Services Judiciaires, alors comment pouvait-il interférer avec la procédure judiciaire ? De plus, après les évènements de la Chasse Automnale, l’homme qui représentait le plus grand danger était Xiao Chiye en personne. Les fonctionnaires civils, avec Hai Liangyi à leur tête, refusaient de laisser Xiao Chiye s’en sortir à si bon compte. Ces derniers jours, même Xiao Fangxu avait eu vent de ses exploits. Concernant cette affaire, personne n’était prêt à parier. On ne pouvait compter sur Libei qu’en raison de la présence de Xiao Chiye à Qudu. Le sort des six préfectures de Zhongbo demeurait un point sensible. Xiao Jiming pouvait sauver Qudu une fois ou deux, mais pouvait-il sauver Qudu indéfiniment sans la moindre réserve ? Même s’il le jurait, qui le croirait ? A ce stade, Xiao Chiye devait absolument éviter tout conflit avec les ministres.

Même en disant cela, Li Jianheng savait que c’était impossible. Son moral sombrait de minute en minute. Lorsque les yeux-de-tigre sur leur nid de soie arrivèrent enfin, il avala quelques bouchées sommaires, mais n’en sentit pas le goût. Après le départ de Xiao Chiye, Li Jianheng demeura vautré sur la banquette, songeant à quel point devenir empereur était une monstrueuse arnaque.

Shuanglu, un eunuque entré à son service depuis qu’il était monté sur le trône, s’agenouilla à ses pieds et murmura :

- Votre Majesté, ce serviteur peut-il vous proposer de vous accompagner pour une promenade au grand air ?

- Non, répondit Li Jianheng. Nous sommes fatigué.

L’eunuque eut soudain une idée.

- Alors pourquoi ne pas inviter Mademoiselle Mu Ru à jouer du pipa[2] ?

Li Jianheng se retourna et posa les yeux sur les portes ouvertes du hall. Ne voyant personne, il demanda, hésitant :

- Cela me paraît inapproprié. La nation est officiellement en deuil. De plus, elle vit toujours dans la résidence de Pan Rugui. Ne serions-nous pas couvert de reproches pour l’avoir fait amener au palais ?

Shuanglu gloussa.

- Votre Majesté, vous êtes l’empereur. Au sein du palais, c’est vous qui avez le dernier mot. Comment les fonctionnaires de l’extérieur pourraient-ils savoir ce qu’il se passe à l’intérieur ? Nous ferons cela en catimini.

Li Jianheng sentit instantanément son moral remonter. Il reposa son bonbon et demanda :

- Le Secrétaire Aîné Hai n’en saura rien ?

- Personne ne saura, répondit Shuanglu en avançant sur les genoux. C’est vous notre maître, pas lui. Lorsqu’un domestique vous rend un service, si Sa Majesté souhaite que personne n’en soit informé, ils n’en savent jamais rien.

- Parfait ! s’exclama Li Jianheng en frappant dans ses mains. Parfait ! Enfin, une opportunité. Partez vite, le plus tôt sera le mieux. Amenez Mu Ru. Puisque Pan Rugui est sur le point de mourir, rester dans cette résidence ne fera que lui porter malheur !

 

***

 

Il pleuvait à nouveau lorsque Xiao Chiye quitta le palais. Il était contrarié, bien qu’il ne sache dire pourquoi. Le zèle et la détermination qu’il possédait avant la Chasse Automnale semblaient s’être dissipés en une nuit ; il n’avait même plus envie de dégainer sa lame.

Chen Yang et Zhao Hui étaient venus le chercher, et Xiao Chiye marcha sous la pluie pour entrer dans la voiture. A mi-chemin, Xiao Chiye souleva brusquement le rideau et dit :

- Dites à mon père et à mon frère que je ne rentrerai pas, ce soir.

Sans attendre de réponse, il sauta de la voiture et se dirigea vers la Rue Donglong sans rien emmener avec lui. Zhao Hui descendit de la voiture derrière lui.

- Il est encore parti boire, dit-il à Chen Yang. Rentrez en informer le prince et l’héritier. Je vais le suivre. S’il s’enivre et fait une scène en cette période de deuil national, il sera dans de beaux draps.

- Durant le temps qu’il vous a fallu pour dire ça, il vous a semé, dit Chen Yang. Son Excellence ne veut pas qu’on le suive ; vous feriez mieux de le laisser tranquille.

Xiao Jiming avait instruit Zhao Hui pour en faire son général adjoint, tandis que Xiao Chiye avait entraîné Chen Yang pour en faire le sien. Peut-être n’était-il pas étonnant que Zhao Hui se comporte plus comme un grand frère. Bien que tous deux soient membres du Clan Xiao, l’objet de leur attention était entièrement différent. Zhao Hui se retourna et, sans surprise, la pluie avait déjà nettoyé toute trace de Xiao Chiye.

 

***

 

S’étant fait retirer leurs insignes, les membres de la Police Militaire étaient temporairement assignés aux côtés de l’Armée Impériale pour patrouiller. Shen Zechuan venait de terminer ses rondes de nuit et était en train de rentrer chez lui via une allée située entre la Villa Xiangyun et la Rue Donglong. La pluie s’était transformée en un léger crachin, et il ne s’était pas donné la peine d’ouvrir son ombrelle.

Il entendit soudain des vomissements non loin de là. Une courtisane portant des sabots de bois sans chaussettes sortit en trottinant et fut gentiment repoussée par l’homme plié en deux dans l’allée. Xiao Chiye s’adossa contre le mur et tendit le doigt vers la porte de derrière, signifiant à la femme de ne pas approcher. Les courtisanes de la Villa Xiangyun connaissaient bien ses habitudes. Elle savait qu’il ne laissait personne le toucher lorsqu’il était ivre, aussi se contenta-t-elle de plier un mouchoir et de le poser près de lui.

- Revenez une fois que vous vous sentirez mieux, Er-gongzi. Je vais vous préparer une soupe bien chaude, dit-elle d’une voix douce.

Xiao Chiye ne répondit pas. Lorsque le bruit des sabots de bois disparut au loin, il s’accroupit. Son estomac se tordait sans relâche. C’est ainsi qu’un homme devait vivre – manger, boire et festoyer jusqu’à sombrer dans la stupeur. C’était son unique échappatoire.

Subitement, il sentit un poids sur son dos. Xiao Chiye jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, le regard glacial. En voyant qui l’avait touché, il réfléchit un instant avant de dire :

- Pourquoi m’as-tu frappé ?

- Je ne t’ai pas frappé, répondit Shen Zechuan sans sourciller.

Xiao Chiye tendit la main derrière lui pour toucher son dos, puis tira sur ses vêtements.

- Voici la preuve de ta culpabilité ! insista-t-il avec obstination.

Shen Zechuan l’observa.

- As-tu bu jusqu’à en devenir stupide, Xiao Er ?

- Est-ce que j’ai l’air stupide ? demanda Xiao Chiye.

Il répondit sans attendre :

- Je ne suis pas stupide.

Percevant l’odeur du vin, Shen Zechuan dit :

- Ne te mets pas en travers de mon chemin. Je veux rentrer chez moi.

Xiao Chiye détourna les yeux, le regard vide, avant de s’adresser au mur :

- Ne te mets pas en travers de mon chemin. Moi aussi, je veux rentrer chez moi.

Shen Zechuan était sur le point de s’esclaffer lorsqu’il l’entendit ajouter :

- Si je ne peux pas rentrer chez moi, alors toi non plus.

 

 

[1] Bonbon dur de couleur ambrée originaire du Japon, à base de sucre noir et de vinaigre, utilisé pour traiter les maux de gorge.

[2] Instrument à cordes pincées traditionnel chinois, de la famille du luth.

 

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