Chapitre 24 : Nuit pluvieuse

 

 

 

Un éclair zébra le ciel et le tonnerre gronda. La pluie tomba tel un rideau.

Qiao Tianya se redressa et tendit la fine lame à l’homme posté derrière lui.

- Xiao Er a été touché par une flèche. Il n’ira pas bien loin.

Au pied du talus, Xiao Chiye et Shen Zechuan étaient allongés dans la boue, retenant leur souffle. En cet instant, non seulement étaient-ils encerclés par la Police Militaire, mais il y avait également des assassins inconnus dans les bois. Rester cachés leur serait plus difficile que monter au ciel. Mais franchir le périmètre était une tâche encore plus ardue. Leur plus gros problème étant Xiao Chiye. Son bras gauche, éraflé par la flèche, était déjà engourdi. D’ici une heure, la drogue tranquillisante se répandrait dans son corps et le paralyserait.

Qiao Tianya repoussa l’herbe mouillée du bout de sa botte et remarqua le fouillis d’empreintes de pas. Sans un mot, il leva une main et indiqua le pied du talus. Les gardes de la Police Militaire s’alignèrent autour de lui, s’accroupissant tandis qu’ils approchaient et encerclaient le fossé. Le corps de Xiao Chiye se tendit lorsqu’il entendit des bruits de pas mouillés se rapprocher de plus en plus. Il agrippa le pommeau de sa lame. Quiconque jaillirait serait tué d’une seule frappe.

Les sabres Xiuchun avaient ceint le bord du coteau. Xiao Chiye était sur le point de bondir pour se battre lorsque Shen Zechuan saisit ses vêtements trempés. Xiao Chiye baissa les yeux et croisa le regard tranquille de Shen Zechuan. A cet instant, plusieurs silhouettes descendirent des arbres et assaillirent la Police Militaire. Lorsque Qiao Tianya aperçut l’éclat des lames volantes et dégaina son sabre, plusieurs gardes s’étaient déjà effondrés sur le sol. Prenant l’avantage, les silhouettes sombres se jetèrent sur eux.

Tandis qu’au-dessus d’eux, la scène virait au chaos, Shen Zechuan rangea les quelques lames qu’il lui restait. Il n’eut pas besoin d’en dire plus ; Xiao Chiye avait déjà bondit sur ses jambes. Il gravit l’autre côté de la pente boueuse et roula dans l’épaisse couche herbeuse.

- Attrapez-les ! beugla Qiao Tianya.

La Police Militaire s’élança à leurs trousses. Xiao Chiye leva la main et attrapa une branche, se hissant dans les airs. En contrebas, Shen Zechuan venait d’atteindre le tronc lorsque les gardes qui les talonnaient le rattrapèrent. Tel un tigre dévalant la montagne, Xiao Chiye les taillada violemment avec Croc de Loup, les obligeant à reculer, puis atterrit à quatre-pattes sur le sol. Qiao Tianya surgit dans son dos et lança sa lame en direction de Xiao Chiye avant qu’il n’ait pu ramener Croc de Loup vers lui. Xiao Chiye baissa la tête juste à temps tandis que le sabre de Qiao Tianya se heurtait à un fourreau avec un cliquètement métallique.

Shen Zechuan pressa le fourreau de Croc de Loup contre la lame de Qiao Tianya. Il posa un pied sur le dos de Xiao Chiye ; ce dernier usa de son poids pour hisser le corps de Shen Zechuan et le rapprocher de Qiao Tianya. La lame fine entre les doigts de son autre main jaillit en direction des yeux de Qiao Tianya. Celui-ci n’essaya même pas d’esquiver ; les gardes qui l’encadraient abaissèrent promptement leurs lames pour parer l’attaque. Xiao Chiye envoya Qiao Tianya mordre la poussière d’un coup de pied en pleine poitrine, et les deux camps battirent simultanément en retraite. Qiao Tianya agita sa lame pour en éjecter les gouttes de sang. Shen Zechuan avait tranché une mèche de cheveux sur la tête du juge.

Xiao Chiye et Shen Zechuan reculèrent de deux pas, puis pivotèrent sans un mot et déguerpirent. Qiao Tianya fusilla leurs dos du regard.

- Poursuivez-les !

- A l’est ! s’exclama Xiao Chiye en agrippant Shen Zechuan pour le trainer derrière lui.

Dans sa course, Shen Zechuan repoussa les branches folles.

- Il y a un homme tous les cinq pas et une escouade tous les dix pas. Sans parler des Troupes de Garnison de Chuancheng à l’est !

Xiao Chiye écarta lentement sa main mais insista :

- L’est est notre seule issue.

- On est fichus.

Shen Zechuan jeta l’une de ses lames d’un revers de la main, et le garde de la Police Militaire embusqué dans un arbre voisin tomba tête la première sur le sol. Shen Zechuan tira le sabre Xiuchun de l’homme hors de son fourreau au passage. Xiao Chiye saisit sa propre lame à l’envers. La seconde suivante, il trancha la nuit d’encre, bloquant l’attaque d’un homme qui brandissait deux épées d’acier sous la pluie. Il avait déjà perdu toute sensibilité dans son bras gauche. Même les doigts de sa main droite commençaient à se raidir.

Les choses n’allaient pas être simples.

Shen Zechuan trancha la tête d’un assaillant avec le sabre qu’il avait emprunté, puis repoussa le corps d’un coup de pied. Au pas suivant, Xiao Chiye trébucha, son torse heurtant le dos de Shen Zechuan et les faisant tous les deux basculer dans la masse d’herbe ondulante avant de rouler dans un ruisseau. La pluie continuait de tomber, et l’eau glacée les saisit. Le souffle haletant de Xiao Chiye se pressa contre la nuque de Shen Zechuan, qui était allongé tête la première dans l’eau, produisant un étrange contraste entre chaleur brûlante et froid perçant.

- Me tuer ne t’apportera rien.

Se redressant légèrement en se servant de Croc de Loup comme levier, Xiao Chiye ajouta :

- Alors je compte sur toi pour nous guider, à partir de maintenant.

Shen Zechuan lava la terre et le sang sur son visage avec l’eau du ruisseau.

- Te sauver ne m’apportera rien non plus.

Xiao Chiye le plaqua à nouveau sur le sol.

- Tu cherches le Prince Chu. Qu’est-ce que tu vas faire, à présent ? La Police Militaire ne le retrouvera jamais ; je suis le seul à savoir où il est. Tu as déjà raté ta chance. Ce soir, l’impératrice douairière va échouer ! Sois gentil avec moi, et je serai ton ticket de sortie.

Shen Zechuan regarda par-dessus son épaule ; les deux hommes se firent face, le bout de leur nez se touchant presque.

- Je vais te massacrer, dit-il froidement. Ensuite, nous mourrons ensemble.

- Tu as fait tant d’efforts pour te libérer de ce temple – juste pour mourir avec moi par amour ?

- Pourquoi ne pas te servir de ta langue bien pendue pour converser avec Qiao Tianya ?

Shen Zechuan saisit la lame de Xiao Chiye avec ses doigts glacés. L’instant suivant, Croc de Loup jaillit vers l’arrière et repoussa leurs poursuivants. Shen Zechuan saisit cette opportunité pour gratifier Xiao Chiye d’un coup de genou ; prenant de profondes inspirations pour se stabiliser, il tint le sabre Xiuchun d’une main et agrippa Croc de Loup de l’autre.

- Inscris ta vie sur ton ardoise, dit-il.

Voyant Qiao Tianya se ruer sur eux, Shen Zechuan raffermit sa prise sur les deux pommeaux.

- Après ce soir, tu me seras redevable.

Un éclat blanc comme neige trancha la nuit d’encre. Shen Zechuan ne laissa aucune occasion de parler à Qiao Tianya, l’attaquant sauvagement. Des gerbes d’eau giclaient à chacun de ses pas. Chaque frappe de Shen Zechuan était mortelle. Tandis que les fers se croisaient, le bord du sabre Xiuchun qu’il avait emprunté commença à s’ébrécher. Peu après, Qiao Tianya para d’un coup sec porté par sa propre lame et le projeta au loin. Les deux hommes s’écartèrent brusquement. Shen Zechuan plongea sa main désormais vide dans le ruisseau, nettoyant le sang qui y avait ruisselé.

- Une beauté de porcelaine telle que vous devrait rester assise derrière un rideau sur les hautes estrades d’un pavillon, dit Qiao Tianya, qui semblait avoir perçu un relent de cuivre dans le vent. Porter une lame va vous abîmer les mains. Que se passera-t-il, si vous vous les brisez ?

Shen Zechuan soupesa Croc de Loup avec sa main droite.

- Sans mes bras et mes jambes, je serais peut-être plus docile.

- Dans ce monde, il y a certaines personnes qu’il ne faut jamais provoquer, dit Qiao Tianya. Celles qui se montrent cruelles, même envers elles-mêmes – les personnes comme vous.

Shen Zechuan plongea en avant pour l’attaquer. Croc de Loup était si lourde dans ses mains qu’elle en était presque impossible à manier, mais son poids avait également un avantage : avec cette masse supplémentaire, la puissance de sa technique de combat du Clan Ji maintenait Qiao Tianya trop occupé à contrer ses coups. La force de son attaque manqua de faire ployer Qiao Tianya tandis que ce dernier battait en retraite. Alors qu’il se rapprochait du ruisseau, il eut une terrible prémonition. Sans surprise, la main gauche blessée de Shen Zechuan jaillit brusquement de l’eau. De la boue gicla dans les yeux de Qiao Tianya ; dans ce moment de faiblesse fatal, Shen Zechuan lui assena un violent coup, frappant Qiao Tianya et l’envoyant s’écrouler dans la rivière.

D’autres gardes arriveraient d’une seconde à l’autre. Shen Zechuan recula de plusieurs pas, pressé de mettre un terme au combat. Malheureusement, Xiao Chiye était si grand et avait de si longues jambes que Shen Zechuan fut incapable de le soulever ; il commença à le trainer à l’écart.

 

***

 

Les recherches s’intensifiaient et, pourtant, le temps semblait ralentir. Dans la forêt, les gardes ne parvinrent qu’à trouver les leurres de Xiao Chiye. Ils étaient tous des kamikazes très bien entrainés – une fois tombés entre les mains de la Police Militaire, ils s’ôtèrent la vie en s’arrachant la langue, refusant toute chance d’interrogatoire à Ji Lei.

Où pouvait bien être le Prince Chu ? Seul Xiao Chiye le savait.

- Ce petit bâtard !

Rendu fou par la frustration, Ji Lei se leva pour observer les environs.

- Ordonnez aux Troupes de Garnison de Chuancheng de fouiller les abords du terrain de chasse !

 

***

 

Shen Zechuan sortit de l’eau, trainant Xiao Chiye derrière lui. Mais le lit de la rivière était trop escarpé ; il fut obligé de mordre le col de Xiao Chiye et de le hisser de toutes ses forces afin de le tirer sur les derniers mètres. L’entaille sur la main de Shen Zechuan saignait sans relâche. Il déchira une bande de sa tunique, la rinça dans le ruisseau et pansa maladroitement sa blessure.

- Il y a un mouchoir dans ma poche intérieure, dit Xiao Chiye en s’adossant contre un rocher couvert de mousse.

Shen Zechuan y passa la main, sortit un mouchoir détrempé du revers des vêtements de Xiao Chiye et en essora l’eau boueuse sur son torse.

- Quand les effets de cette drogue vont-ils se dissiper ? demanda Xiao Chiye.

- Dans environ deux heures. Bientôt.

- S’accroupir sous un arbre vaut mieux que s’allonger dans un ruisseau.

Shen Zechuan était complètement trempé. Xiao Chiye pouvait voir son col ouvert, révélant des taches de boue noire sur sa nuque pâle. Le contraste était vraiment…

- La Police Militaire possède des bureaux dédiés à l’entrainement des animaux. Ils peuvent sentir l’odeur du sang.

Tout en parlant, Shen Zechuan baissa la tête et huma légèrement ses doigts teintés de rouge.

Très séduisant.

Xiao Chiye l’observa. Quelle était donc cette sorcellerie ? Quelques minutes plus tôt, cet homme avait tué des gens avec une lame et, même maintenant, aucun de ses gestes n’avait quoi que ce soit de féminin – alors pourquoi Xiao Chiye nourrissait-il de telles pensées ? Ce devait être l’influence de Li Jianheng. Jour après jour, le prince n’avait cessé de jacasser à propos de la beauté de Shen Zechuan, jusqu’à ce que même Xiao Chiye en vienne à le considérer de cette façon, comme ces vieillards de Qudu et leurs drôles de prédilections.

- Ta technique de combat est bonne.

Le regard de Xiao Chiye était si intense qu’il aurait pu déshabiller la nuque de Shen Zechuan.

- Tu as dû t’entrainer sans relâche, dans ce temple. Et, pourtant, en se basant sur ton apparence, il est impossible de le deviner. T’es-tu servi de médicaments ?

Shen Zechuan lui lança un coup d’œil oblique. Notant la direction du regard de Xiao Chiye, il leva une main vers sa nuque.

- Combien de fois par-jour faut-il que tu la regardes ? Elle t’obsède donc à ce point ?

Xiao Chiye savoura l’arrière-goût de sang sur le bout de sa langue.

- La façon dont tu formules les choses est très suggestive. Tu me fais passer pour un pervers.

Shen Zechuan tendit la main et couvrit le visage de Xiao Chiye avec le mouchoir sale.

- Je croyais que tu préférais les poudres et les parfums. Je ne m’attendais pas à ce que tu aimes autant les hommes que les femmes.

- Pourquoi me dragues-tu de la sorte ? demanda Xiao Chiye. Er-gongzi veut simplement essuyer la boue sur ton cou.

- Tu veux que je l’essuie ?

Le mouchoir toujours entre eux, le doigt de Shen Zechuan s’arrêta entre les sourcils de Xiao Chiye.

- Ou tu veux l’essuyer pour moi ?

La pluie glaciale coula sur son doigt et goutta sur le front de Xiao Chiye. Comme si elles avaient entièrement absorbé le charme de Shen Zechuan, les gouttelettes qui glissèrent sous le col de Xiao Chiye s’épanouirent en ondes de tentation ; il fut assailli par un désir fébrile.

Xiao Chiye avait très envie de boire un peu d’eau. Parallèlement, il voulait que Shen Zechuan s’écarte de lui. Après un moment de silence, il s’esclaffa :

- Tu es un sacré numéro.

- Tu réfléchis trop.

Shen Zechuan releva son col, serra la lame de Xiao Chiye contre sa poitrine et ne dit pas un mot de plus.

La pluie se calma peu à peu.

Les aboiements des chiens de chasse retentirent au cœur des bois. Aucun des deux hommes ne bougea. Le rocher contre lequel ils étaient blottis surplombait la berge escarpée du ruisseau, de la végétation suspendue à son sommet. C’était une cachette minuscule et étroite, juste assez large pour un seul homme, et Xiao Chiye se trouvait déjà dedans.

Dans l’expectative, Xiao Chiye écouta un garde muni d’un chien s’approcher d’eux. Shen Zechuan coinça Croc de Loup dans une crevasse au-dessus de leurs têtes et rampa sur la berge pour se frayer un passage dans le petit espace sous le rocher. Xiao Chiye sentit un poids sur son corps lorsqu’il rapprocha ses jambes de son torse. Pressés l’un contre l’autre, les deux hommes parvinrent à se terrer dans l’étroitesse des lieux. Xiao Chiye put sentir la chaleur de leurs cuisses frottant l’une contre l’autre lorsque Shen Zechuan s’assit à califourchon sur lui. Il put sentir le souffle de Shen Zechuan contre sa tempe lorsque ce dernier se pencha au-dessus de lui.

Les yeux toujours couverts par le mouchoir, Xiao Chiye était libre de visualiser la position actuelle de Shen Zechuan. Il ne put repousser l’image d’une nuque aussi blanche qu’un lotus.

- Je t’en supplie, soupira Xiao Chiye. Assieds-toi sur mon ventre. Ne t’assois pas plus bas.

Shen Zechuan demeura immobile ; au-dessus d’eux, les bruissements se rapprochaient.

Xiao Chiye essaya de calmer sa respiration mais, s’il levait la tête de ne serait-ce que quelques millimètres, il toucherait le menton de Shen Zechuan et, s’il baissait la tête de ne serait-ce que quelques millimètres, le bout de son nez effleurerait la courbe de cette nuque.

Jusque-là, Shen Zechuan avait épié les mouvements au-dessus d’eux. A cet instant, il souleva brusquement le mouchoir sur le visage de Xiao Chiye et le toisa sans mot dire. Xiao Chiye lui rendit son regard. Il ne savait pas si l’odeur du sang lui était montée à la tête, ou s’il était pris d’une quelconque folie. Quoi qu’il en soit, quelque chose de chaud et dur s’était pressé contre Shen Zechuan, les mettant tous les deux mal à l’aise. Leurs vêtements, trempés par la pluie, étaient tellement collés à leur peau qu’ils auraient tout aussi bien pu ne rien porter, le moindre mouvement tout à coup susceptible d’allumer l’étincelle qui les embraserait. Au-dessus d’eux, les chiens les traquaient.

 

 

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